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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 00:35

Le Cercle des Noyés est un film documentaire réalisé par le belge Pierre-Yves Vandeweerd en 2007. Ce film à la fois déchirant et bouleversant a été projeté pour la première fois en Mauritanie, grâce à la Maison des Cinéastes dirigé par Abderrahmane Ahmed Salem. La projection de ce film dont le nom est donné aux détenus politiques noirs en Mauritanie enfermés à partir de 1987 dans l’ancien fort colonial de Oualata a eu lieu ce 20 mai dernier au Centre Culturel Français de Nouakchott Antoine Saint-Exupéry. Victime de censure déguisée de par le sujet qu’il aborde, la projection du film "Le Cercle des Noyés" a finalement eu lieu, en attendant qu’il le soit dans d’autres lieux…

 

De l’émotion, il y en avait avant la projection du film qui donne à découvrir le délicat travail de mémoire livré par l’un de ces anciens détenus (M. Fara Bâ) qui se souvient de son histoire et de celle de ses compagnons à qui Abderrahmane Ahmed Salam a adressé son pardon.

 

"Malgré que je ne me sens pas responsable de cette partie noire de notre histoire commune ni de près ou de loin, en tout cas, je me permets de demander des pardons au nom de ceux qui ont décidé, il y a 50 ans, de créer un pays qui s’appelle la Mauritanie, au nom de cette génération d’artistes ou intellectuels qui ont osé parlé de cette partie de notre histoire. Je voudrai aussi demander pardon à Allah Le Tout Puissant. Je demande des pardons au nom de ceux qui n’aiment pas demander pardon…"

 

Il conclut : "Tonton Fara Ba, je te demande pardon !" S’ensuivirent des secondes de silence et d’émotion. "Abderrahmane, je te pardonne !", lui rétorque Fara Ba, à son tour. Il poursuit : "Nous avons souffert pendant ces années de braise. La Mauritanie a connu une dictature sanglante et exécrable, une dictature qui aspirait à la pérennité. Heureusement pour la Mauritanie et les Mauritaniens, ce dictateur est maintenant très loin. Le pays s’engage actuellement dans la bonne voie, la voie de la clairvoyance, de la démocratie, de l’Etat de droit…"

 

Pour M. Fara Ba, la Mauritanie est un pays pluriel. "Toute politique qui ne tient pas en compte cette donne est vouée à l’échec. Nous aimons beaucoup cette Mauritanie-là et nous allons la construire ensemble, négro-africains et arabes", dit-il. "Je ne suis pas animé par aucun sentiment de vengeance ou de rancune, confesse-t-il. Mais, ce qu’on nous a fait, nous ne pouvons pas l’oublier".

 

Tout le mérite revient à Abderrahmane Ahmed Salem qui s’est battu pour que "Le Cercles des Noyés" puisse être projeté en Mauritanie pour la première fois. "Je le félicite pour le travail énorme et magnifique qu’il a abattu pour que le cinéma ait droit de cité dans ce pays-là, pour que les mauritaniens puissent profiter des vertus du cinéma. Il est en train de se battre comme un bel ange, pour ne pas dire un beau diable, afin que le cinéma en Mauritanie se développe comme tous les autres cinémas du monde".

 

M. Fara Ba a tenu à apporter des précisions au sujet du film qui est avant tout un film sur les droits humains. "C’est un témoignage sur les détenus politiques qui ont connu les affres de la prison entre Nouakchott, Aïoun et Oualata. Oualata, c’est vraiment une descente aux enfers. Autant Oualata est une descente aux enfers, autant Aïoun est un purgatoire. Ce film retrace toutes les étapes de souffrances que nous avons connues. D’abord, les arrestations, la garde à vue, les tortures sauvages que nous avons subies pendant cette garde à vue, les procès iniques, la vie carcérale au fort de Oualata qui était baptisé le mouroir de Oualata où beaucoup de nos amis sont restés. Que Dieu accueille leur âme et que la terre leur soit légère", dit-t-il.

 

"Tout ça à cause de la bêtise humaine"

 

Les rescapés de cette bêtise humaine n’ont jamais été réhabilités par les pouvoirs publics. Et, pourtant…Ils ont été accusés à tort d’être des criminels, des trafiquants de nationalité, d’avoir appartenu aux Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), de protester dans la rue…Même étant en prison, on continuait à les vouer aux gémonies. Ils ont subi les pires humiliations de leur vie qu’ils n’oublieront pas de si vite.

 

Le film vient jeter un pan de lumière sur le degré de cruauté qui bouillonnait dans le cœur des tortionnaires à l’endroit des détenus politiques qui "urinaient et déféquaient en présence de l’autre". Ils n’avaient droit par jour qu’à un seul repas. "Vous n’avez pas de chance. Vous êtes venus pour mourir", leur adresse le lieutenant du fort de Oualata aussitôt à leur descente des camions militaires. Ils y passeront plus de deux ans. Ils ne devront leur salut qu’à la mort de Tène Youssouf Guèye et Tafsirou Djigo qui va provoquer l’indignation à travers le monde.

 

C’est à ces derniers que ce film a été surtout dédié pour lutter contre l’oubli. "Dans ce film, il y a un véritable effort de mémoire. La mémoire, c’est une richesse et c’est extrêmement important. Il faut donner de la valeur à cette mémoire-là qui est notre histoire, l’Histoire de la Mauritanie. C’est dans le cadre de cette perspective que ce film a été fait", rappelle M. Fara Ba.

 

Ni un brûlot, ni un pamphlet

 

M. Fara Ba a également rappelé que "Le Cercle des Noyés" n’est pas un film pour jeter l’huile sur le feu et mettre les différentes communautés du pays face à face. "Ce n’est pas cela, a-t-il insisté. Ce film est une sorte de catharsis et peut nous servir, nous Mauritaniens, comme thérapie. Nous ne devons pas avoir peur de ce qui existe, de nos réalités. Nous devons les affronter, les regarder en face et les régler par la voie pacifique, le dialogue. En tout cas, c’est ma conception pour que plus jamais de telles choses ne se reproduisent chez nous : qu’on prenne des gens qu’on les humilie, qu’on les terrorise, qu’on les intimide…"

 

Pour Abderrahmane Ahmed Salem, ce film n’est pas un film de propagande mais un film de mémoire et de pardon. Toutefois, il n’a pas manqué de souligner l’absence, lors de la projection de ce film, de responsables politiques. "Tout le monde a été invité. Je regrette aussi de ne pas voir beaucoup de jeunes à cette projection du film qui est une partie de notre histoire", dit-il sur un accent d’indignation.

 

Pour autant, cela n’a pas gâché la fête.  On peut même dire que la projection de ce film a été une victoire pour la Maison des Cinéastes. "On va maintenant lancer le débat. Un film sans débat, c’est un spot publicitaire", conclut Abderrahmane Ahmed Salem tout en espérant que "Le Cercle des Noyés" qui sera traduit en Arabe pour toucher un large public puisse être projeté bientôt à divers endroits du pays.

 

Babacar Baye Ndiaye 

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Published by ducdejoal - dans Cinéma
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