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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 19:31

C’est un secret de Polichinelle : la musique mauritanienne va mal. Ce sont en premier lieu les musiciens qui pâtissent de cette réalité désarmante. A quelques exceptions près, rares sont les musiciens mauritaniens qui peuvent se targuer de vivre pleinement de leur art.

 

Les propos qu’ils tiennent souvent sont empreints de découragement, de dépit et notamment d’amertume. "La musique est dans un état comateux", soutient Néfertiti Diop. Cette idée est partagée par la plupart de nos artistes.

 

La première explication qu’ils lient à cet état de fait : le manque de soutien de la part du gouvernement qui n’a jamais élaboré un programme de développement sérieux sur la musique mauritanienne. Il n’y a pas que cela.

 

De l’avis de certains artistes interpellés sur cette question relative au retard de la musique mauritanienne, on évoque le manque de solidarité entre les différents artistes qui ont tout sauf la modestie.

 

D’autres artistes vont plus loin dans leurs propos en révélant que le milieu de la musique mauritanienne est un "cercle vicieux". "Les artistes mauritaniens se jalousent entre eux. En plus, ils sont arrogants", révèle Dioba, une jeune artiste. "Tant qu’on n’aura pas éradiqué ce problème-là, la musique mauritanienne n’ira nulle part", renchérit Néfertiti Diop, jeune artiste elle aussi.

 

Pour cette dernière, sans pour autant renier leur talent, nos artistes doivent retourner à l’école de la modestie, pour que notre musique puisse avancer. "Nos artistes ne sont pas de vrais artistes. Ils ne sont pas de vrais vecteurs de message. Etre artiste, c’est véhiculer des messages. Tu dois être très ouvert, très réceptif et très généreux", affirme-t-elle.

 

Les responsabilités semblent donc partagées au sujet du retard de la musique mauritanienne qui se cherche toujours. Si, aujourd’hui, elle est en retard, c’est dû d’une part artistes eux-mêmes et d’autre part à l’Etat mauritanien. "Chacun a sa part de responsabilité mais à des degrés différents", rappelle Néfertiti Diop.

 

Pour beaucoup de nos musiciens, il ne faut rien s’attendre des autorités en charge de la culture. Néfertiti Diop est de ces jeunes talents musiciens mauritaniens qui étaient établis à l’étranger. Convaincue par un ami, elle décidât de revenir en Mauritanie. Mais, elle déchantât vite. Aujourd’hui, elle a dû mal à avaler sa déception. "Tu viens avec tes propres moyens. Tu te lèves, plein de conviction et de motivation. Tu n’iras pas loin. On va vite freiner tes ardeurs", souligne-t-elle.

 

A ce rythme-là, beaucoup de nos musiciens risquent, gagnés par le désespoir, de clouer leurs instruments au mur, à défaut d’être soutenus par l’Etat. Les querelles de chapelle minent aussi l’évolution de la musique mauritanienne. Autre problème qui engouffre la musique mauritanienne, c’est le plagiat. Cela s’explique par le fait que la Mauritanie ne dispose pas d’un bureau des droits d’auteurs.

 

Beaucoup de nos artistes en sont victimes. Les artistes ne sont pas protégés en Mauritanie. Le plagiat est lié aussi au fait qu’il y a très peu de musiciens. On retrouve les mêmes partout. Conséquences : les accords se ressemblent. Idem les morceaux ! On tourne vite en routine.

 

En Mauritanie, il est très difficile aux artistes de s’en sortir. Ils se démènent comme des diablotins. Ils vivent dans un écœurement perpétuel. Que faire alors ? "Il faut peut-être un électrochoc", a laissé entendre Néfertiti Diop. Cette expression traduit tout simplement un sentiment de désespoir et d’amertume mais aussi un sentiment d’en finir une fois pour toute avec cette situation. Ceci est tellement vrai que nos artistes ne cherchent même pas à savoir qui est leur ministre de tutelle.

 

Ainsi donc, sous nos cieux, il ne vaut pas la peine d’être un musicien. C’est une perte de temps, laissent entendre nos artistes. "Il faut vraiment que tu aimes…", explique Thierno Athié. "Les structures qui doivent venir en appoint les artistes ne suivent pas. On est en train de les décourager", note Iba Gabar Diop.

 

Conséquences : il y a de moins en moins de concerts à Nouakchott. A cela s’ajoute, le déficit de sponsorisation. Le favoritisme et les discriminations n’épargnent pas non plus la musique mauritanienne. "C’est scandaleux", tempête Dioba.

 

Pour certains artistes, ceux qui jouent de l’Ardine ou de la Tidinit ont plus de facilités ou de chance d’être sponsorisés par nos grandes entreprises que ceux qui jouent du mbalax, du reggae, de la world music ou d’autre chose. Quel comble !

 

Les lieux de distraction font terriblement défaut. Nouakchott ne dispose que deux salles de spectacles pour une population de moins de deux millions d’habitants. Il s’agit des deux maisons de Jeunes. Pour se l’offrir, le temps d’une soirée, il faut casquer fort : entre 30.000 UM et 200.000 UM. "Ceci freine les artistes, déplore Iba Gabar Diop. C’est les seuls lieux où ils peuvent se produire…La maison des jeunes, ce n’est pas pour le gouvernement. C’est pour les jeunes, non !"

 

Aujourd’hui, si nombreux de nos artistes ont été connus, c’est grâce, incontestablement, au Centre Culturel Français Antoine Saint-Exupéry de Nouakchott. Ce centre essaie tant bien que mal de satisfaire les artistes mauritaniens en leur donnant l’occasion de se produire au forum, à la salle des spectacles ou à la K’fet.

 

Mais voilà ! Certains artistes n’ont pas manqué de relever que les cachets qu’ils perçoivent sont dérisoires et maigres comparativement à ceux perçus par des artistes étrangers qu’on fait venir à Nouakchott souvent bien traités comme des princes. Cette différence de faveur n’a pas manqué de les frustrer.

 

Un musicien français, de passage à Nouakchott, durant la quinzaine des Arts de 2008, faisait remarquer, dans un ton caricatural qu’il n’y avait pratiquement rien à Nouakchott. C’est pour dire qu’il a été tout simplement déçu par ce qu’il a trouvé sur place.

 

Cette description est à la limite réaliste et cache bien des vérités irréfutables. Pour autant, nos musiciens ne ferment pas les yeux ni ne baissent les bras. De plus en plus, de jeunes mauritaniens dynamiques montent des projets ambitieux, comme à l’image de Lamine Kane qui s’efforce, nonobstant toutes les peines du monde, à monter sa propre école de formation en Musique. Si le gouvernement en faisait autant, certainement que la musique serait sortie de son "état comateux".

 

A Nouakchott, comble de l’ironie, les musiciens ne disposent même pas du minimum nécessaire "Il n’y a pas de magasins de musique pour acheter les instruments, les cordes. C’est une véritable galère. Il faut aller à Dakar ou ailleurs pour se les procurer. C’est une situation que je regrette énormément. Cela veut dire que tout est à construire", soutient Papis Koné, guitariste au groupe musical "Walfadjri" de Nouakchott.

 

Depuis le mois de mai 2008, on ne parle plus de Radio Jeunesse. On murmure aussi de plus en plus la suppression de la TVM Plus. Ces deux médias ont participé, tant soit peu, à l’émergence de nos talents. Que vont-ils devenir s’ils n’ont plus de tribune d’expression pour leur art ?

 

Le diagnostic que font les artistes sur la musique mauritanienne est sans complaisance. Pour Tahra Hembara, la musique mauritanienne est comme le reste du pays. "Elle ne peut pas vraiment aller de l’avant puisqu’à chaque fois qu’on démarre quelque chose, on l’étouffe dans l’œuf. On était en train de bouger, d’installer des bureaux. Mais, le coup d’Etat du 6 août 2008 nous a tout bousillés. Nous sommes toujours à la case de départ. Nous avons eu combien de coup d’Etat depuis l’indépendance. Qu’est-ce qu’on peut faire dans de telles conditions ?", dit-elle, dans un air d’énervement. Elle-même avait du mal à écouler son dernier album, un hymne à l’unité nationale, sur le marché national pour des raisons d’absence de distributeurs qui font terriblement défaut à Nouakchott.

 

En Mauritanie, on préfère investir de l’argent pour l’achat de chameaux  plutôt que dans la réalisation de projets sérieux. Dans ce sens, il ne faut pas s’attendre encore moins rêver qu’un jour la musique mauritanienne puisse concurrencer les autres !

 

Babacar Baye Ndiaye

 

 

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Published by leducdejoal - dans Dossier
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