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23 août 2010 1 23 /08 /août /2010 19:22

sidiyahya-1-.jpgCelui qui aurait parié que Sidi Yahya allait un jour devenir un grand artiste plasticien n’aurait certainement pas eu tort ! Son talent est indiscutable.

 

Il fait partie de cette génération rangée aux tiroirs de l’oubliette. Ce quarantenaire bourré d’imagination à faire craquer n’est plus à présenter dans le milieu des Arts Plastiques en Mauritanie.

 

Le maître d’œuvre de la décoration de la Semaine Nationale du Film de 2008, c’est lui ! Très tôt, à bas âge, à l’école primaire, ses qualités de dessinateur hors pair se révélèrent en lui. Et, lorsqu’il raconte ses premiers pas dans l’art, on sent jaillir de son visage et de ses yeux une abréaction. 

 

A l’école, il n’avait qu’un seul fantasme : à la fin des cours, il s’arrangeait à ramasser les restants de craie qu’il allait se servir pour gribouiller sur tous les murs qui se trouvaient sur le chemin du retour à la maison. Il traçait, griffonnait, dessinait des formes qu’il ne comprenait pas. Le tout, dans une naïveté spécifique à l’enfance. 

 

Malgré les plaintes des voisins auprès de sa maman, il récidivait encore le lendemain. Même les murs de leur maison n’échappaient pas à la folie de dessiner qui s’était emparé de son esprit et de son imagination. On aurait dit qu’il était obnubilé par un diable. Mais non ! Il éprouvait simplement du désir à "salir" les murs des voisins. Sidi Yahya est un pur produit des quartiers populaires de Nouakchott. Sa jeunesse, il l’a vécu au quartier populaire du 5ième arrondissement. 

 

De cette période, il ne garde que des souvenirs fugaces. Aujourd’hui, lui qui avait l’habitude de gambader, il regrette la disparition à petits feux des grands espaces de Nouakchott. "Même si ce n’était pas bien aménagé. Même si ce n’était pas des espaces verts. Même si ce n’était pas confortable. Mais quand même, c’était des espaces. Toute mon enfance, je l’ai passée dans ces espaces avec des amis à jouer au ballon, à monter sur le trot-trot (trottinette). Quand je regarde, aujourd’hui, il n’y a même pas un mètre carré qui reste pour les enfants, la famille. Tout a disparu", regrette-t-il amèrement.

 

A l’Institut Scientifique de Mauritanie(ISM), fruit de la coopération entre le Royaume d’Arabie Saoudite et la Mauritanie, Sidi Yahya découvre pour la première fois la calligraphie et la décoration arabo-musulmane. C’est dans cet institut, au bout de deux ans, qu’il va commencer aussi à peindre en ressuscitant la nature morte. 

 

En 1987, à la fin de ses études à l’ISM, il voyage pour améliorer ses connaissances artistiques. Destination : Saint-Louis du Sénégal où il va rencontrer un certain artiste plasticien sénégalais du nom de Julien Kéita. Le temps d’une collaboration avec ce dernier, il découvre le symbolisme et l’abstraction. De retour en Mauritanie en 1990, il participe, avec 21 autres artistes plasticiens mauritaniens, au concours d’Arts Plastiques organisé par le Ministère de la Culture. Il sera retenu avec Mokhis et Mohamed Vall pour participer, au Maroc, à une exposition intitulée : "Tendances de la peinture contemporaine au Maghreb".

 

Au Royaume chérifien, il est émerveillé en découvrant l’Ecole des Beaux-arts de Rabat. Et, surtout, il va rencontrer de grands artistes plasticiens marocains de renommée internationale tels que Khassimi Ben Lamine Fouad dont ses travaux ont laissé une forte impression sur lui. Il fut bouleversé et ébahi de faire la connaissance d’un tel monsieur qui force le respect et l’admiration. Ce périple au Maroc lui a ouvert d’autres portes. Désormais connu, il commence à voyager. Une nouvelle vie en perspective ! Son grand plaisir, confie-t-il, c’est de voyager. Il a fait plus d’une vingtaine de pays africains.

 

Aujourd’hui, lorsqu’il parle des Arts plastiques, son constat est teinté de déception, d’amertume et de pessimisme : pas assez de journalistes qui s’intéressent à la Culture de manière générale, pas d’espaces culturels spécialisés, pas de galeries, faible participation de nos artistes aux événements internationaux, pas de soutien concret de la part de l'Etat mauritanien, pas de sponsors pour créer des événements culturels…Autant de problèmes structurels qui ne présagent pas des lendemains meilleurs.

 

Mais, pense-t-il, ce n’est pas une raison d’abdiquer. «Le devoir de notre génération, c’est de transférer le savoir et la culture des Arts Plastiques aux générations prochaines », croit-il. Et comment faire ? «C’est de créer une Faculté des Arts ou un Institut avec l’appui de l’Etat », répond-il. Pour lui, il ne faudrait pas reprendre les mêmes erreurs qui ont abouti à l’inhumation des Arts Plastiques en Mauritanie. 

 

Confiant, il l’est. Il se fonde sur le fait que les Arts Plastiques commencent à connaître une Ascension fulgurante depuis quelques années. "Avant, c’était impossible de parler d’Arts Plastiques", rappelle-t-il. Cela est devenu possible grâce à l’introduction des Arts Plastiques au niveau de l’enseignement technique où on étudie par exemple l’infographie. Avec le recul du temps, il regrette toujours le fait que les autorités aient éliminé les travaux pratiques dans l’enseignement primaire. Ce serait très intéressant, trouve-t-il, d’inclure les Arts Plastiques dans le programme de l’enseignement général. 

 

Ce ne sont pas les idées qui manquent pour sortir du trou les Arts Plastiques. "On ne peut pas amener un squelette à Barkéol pour qu’un enfant puisse comprendre ce que c’est. Mais, on peut dessiner un squelette. D’abord, il nous faudra des personnes qualifiées pour pouvoir illustrer les livres scolaires, des professeurs en Arts plastiques pour donner de petites formations aux instituteurs. Cela m’étonne qu’à l’Ecole Nationale des Instituteurs qu’il n’y ait pas un professeur en Arts Plastiques. Un instituteur qui ne sait pas dessiner, comment il va expliquer à ses élèves pour qu’ils puissent comprendre. Un enfant qui n’a jamais vu un avion, il faut que l’enseignant soit en mesure de pouvoir dessiner un avion", explique-t-il.

 

Depuis quelques années, il a quitté son quartier populeux (5ième arrondissement) pour s’installer, chose curieuse, à Ilot K, là où il a vu le jour. A ses yeux, cela ne s’apparente guère à un signe d’évolution sociale ou envie de quitter les siens ? NON ! "C’est plutôt pour des raisons artistiques", explique-t-il. Seul, il a réussi à monter une école de formation en Arts Plastiques qui porte son nom. Ce projet, qui existe depuis une année, est une vieille idée d’une française artiste résidant à Nouakchott, du nom de Nadia Masito.

 

Après le départ de cette dernière en France, il reprend, avec ses propres moyens, cette école. C’est ainsi que Sidi Yahya l’a reprise avec une volonté ferme de la rendre plus populaire aux yeux des mauritaniens. Avec un effectif de plus de 47 élèves, cette école constituera à n’en pas douter une future pépinière des artistes plasticiens mauritaniens. Malgré les difficultés (électricité, eau, location, employés, achat de matériels pédagogiques, sécurité…), il essaie de faire évoluer cette école contre vents et marées. 

 

Il a un faible pour les enfants. Il croît en eux ! A ses yeux, ils constituent la pépinière et la culture comme une locomotive même si elle n’est pas (la culture) encore une affaire d’Etat avec une stratégie très précise dans l’esprit des acteurs culturels. Ce qui fait qu’être artiste dans notre pays est éprouvant. "Il est instable. Il n’a pas d’horaires fixes pour le travail. Il a besoin surtout d’une femme compréhensive", commente-t-il. "Il faut que la société mauritanienne comprenne que l’artiste est un nomade", s’écrie-t-il. 

 

Pour autant, cela ne doit pas l’empêcher de jouer un rôle dans l’évolution de la société et des mentalités. "L’artiste est un modèle. Il doit être sensible à ce qui se passe dans son environnement. L’artiste n’est pas un prophète ni un prédicateur. Son rôle, c’est de pousser la communauté à réfléchir", trouve-t-il. Ni homme politique, l’artiste est avant tout un reflet de la société dans laquelle il vit en étant en diapason avec elle car "la création n’a pas de rendez-vous".

 

Sa soif de découverte de nouvelles et bonnes choses le mènent aux débuts des années 90 en Algérie où il vécut pendant 5 bonnes années avec à la clef un mariage en poche. Il y exercera, en plus de la peinture, la broderie pour, dit-il, vivre, devenant ainsi un monsieur touche-à-tout.

 

De retour en Mauritanie, il est dépité par le niveau de stagnation des Arts Plastiques. Que de souvenirs désarmants ! "En ce moment, il n’y avait pas encore un artiste plasticien mauritanien qui a fait une exposition personnelle au niveau de Nouakchott. De temps en temps, tous les 2 ou 3 ans, il y avait une exposition collective", révèle-t-il.

 

C’est ainsi que l’idée d’un projet de résidence germera dans son esprit. Il fait appel à Meyne, artiste plasticien mauritanien et actuellement journaliste au "Calame", pour concevoir ce projet. Ils s’isolent, pour être à l’abri des curieux de la rue, dans un bâtiment funèbre à Nouakchott. Au bout de 6 mois de travail intensif, ils accouchent d’un bébé baptisé "Travaux de l’atelier". Ce fut, sans fausse modestie, le véritable début de l’histoire des Arts Plastiques en Mauritanie. "Je n’étais pas sûr de trouver de l’argent pour pouvoir payer mes dettes. A la fin de l’exposition, on avait une recette de 2.700.000 UM", se souvient-il. "Si on est vraiment reconnaissant, on doit dire que c’est cette exposition qui a déclenché l’envie de travailler chez tous les artistes plasticiens mauritaniens", martèle-t-il. 

 

Dix ans plus tard, la situation est toujours la même : les autorités, les hommes d’affaires, le mécénat n’arrivent pas toujours à comprendre que l’évolution de ce pays passe d’abord par la promotion de l’Art et de la Culture. "Malheureusement, cela demandera beaucoup de temps pour être compris", s’indigne-t-il tout en dénonçant aussi la passivité des artistes mauritaniens.

 

"On n’arrive pas toujours à comprendre l’essentiel du travail collectif. Tous les problèmes de la Mauritanie doivent être résolus d’abord au niveau de l’enfance. On parle de plus en plus d’unité nationale. Celle-ci doit commencer à l’école. Avant, on était dans la même classe, à coté de Diallo, de Fatima ou de Aïcha sur la même table. La cassure est venue lorsqu’on a institué le bilinguisme dans l’école mauritanienne. Cela a été fait exprès", croit-il.

 

La seule issue, pense-t-il, c’est de retourner à l’école qui nous apprend les valeurs de tolérance et de respect. Surtout, esquiver, la politisation de certains intérêts personnels. Tout le mal de la Mauritanie vient de là-bas !

 

 

Babacar Baye Ndiaye 

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Published by leducdejoal - dans Portraits-Rencontres
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