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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 18:18

tahara mint hembaraTahra Hembara a été l’une des rares artistes mauritaniennes à avoir pris partie contre le coup d’Etat du 6 août 2008. Elle est sans équivoque : " l’avenir de la Mauritanie est en jeu. Et, là, j’estime que je n’ai pas le droit de fermer les yeux ". Actuellement, elle milite au sein du Front National pour la Défense de la Démocratie. C’est par principe, dit-elle, qu’elle le fait pour défendre la démocratie, qui a été confisquée par les militaires. Dans l’interview suivante, elle dénonce, entre autres sujets abordés, l’absence de culture démocratique chez les mauritaniens, qui se laissent manipuler par la cohorte des faux semblants et des faux amis. Comprenez par là tous ceux qui passent leur temps à applaudir. Entretien.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous aviez promis de ne plus vous investir en politique. Mais, depuis le coup d’Etat du 6 août 2008, vous semblez renier cet engagement…

 

Tahra Hembara : C’est simple. Pour moi, la situation actuelle que vit le pays est assez grave. Les mauritaniens doivent prendre partie pour l’avenir du pays, de son présent et de sa place dans le monde. Nous avons eu la chance d’avoir la démocratie.

 

Il y a eu des élections présidentielles à l’issue desquelles Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi avait été élu démocratiquement, sous la supervision de la communauté internationale. Ahmed Ould Daddah, à l’époque, avait reconnu la transparence et l’exemplarité de ces élections. Moi-même, j’y avais cru. J’avais soutenu le candidat de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi à l’époque.

 

J’étais très contente, car je pensais que nous allions vivre une véritable démocratie. Il se trouve que Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a été élu pendant la crise du pétrole. Le prix du baril de pétrole était alors extrêmement élevé. Il a atteint des niveaux inégalés.

 

Ceci s’est répercuté sur tous les prix des denrées de première nécessité. Il y eut une crise d’argent. On se plaignait de ne pas avoir d’argent. Et pourtant, la crise économique que nous vivons aujourd’hui est la plus importante depuis 1929. Je crois que les mauritaniens ont moins d’argent qu’à l’époque où Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi était Président de la République.

 

Si, donc, j’avais promis de ne plus m’occuper de la politique, j’avais cru que les choses allaient évoluer. Mais, aujourd’hui, force est donc de constater que c’est l’avenir de mon pays qui est en jeu. Et, là, j’estime que je n’ai pas le droit de fermer les yeux. Je fais partie du front anti-putsch pour la sauvegarde de la démocratie, le Fndd. J’ai été membre de ce front dès les premières heures du coup d’Etat du 6 août 2008.

 

Il se trouve maintenant, Dieu soit loué, que beaucoup de gens nous rallient dans notre cause, notamment les populations de l’intérieur du pays. La communauté internationale n’appuie pas le front mais elle appuie la Mauritanie pour la sauvegarde de la démocratie qui a été confisquée par les militaires.

 

Le Rénovateur Quotidien : Pourquoi êtes-vous si dure avec les militaires ?

 

Tahra Hembara : Je n’ai rien, encore une fois, contre les militaires. Je veux tout simplement qu’ils regagnent leurs casernes. On a besoin de nos militaires pour nous préserver. Nous n’avons pas besoin d’eux pour prendre le pouvoir à chaque fois que nous allons sortir la tête de l’eau. Je ne suis pas d’accord. J’ai été contre Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya pendant plus 20 ans.

 

Aujourd’hui, encore, je suis fermement contre le coup d’Etat du 6 août 2008. Je n’applaudirai jamais des militaires qui prennent le pouvoir, d’autant plus que nous avons eu un Président de la République démocratiquement élu. Ceci dit, si les mauritaniens trouvent qu’un Président élu ne les satisfait plus, ils sont libres. Il n’y a pas au monde un seul pays qui est très content de son Président, même s’il est élu démocratiquement. Ils n’ont qu’à lui retirer leur confiance aux élections prochaines.

 

Ce n’est pas parce qu’on est mécontent d’un Président qu’on doive tous sortir dans la rue et dire au premier venu : vous n’avez qu’à le mettre en prison et lui confisquer le pouvoir. Ce n’est pas cela, la démocratie. La démocratie est un exercice que nous devons apprendre à connaître et à vivre. La démocratie est essentielle dans un pays, c’est la civilisation. Sans démocratie, nous allons rester à la périphérie des nations.

 

Le Rénovateur Quotidien : Se taire donc, dans des circonstances pareilles, ce serait pour vous être complice. N’est-ce pas ?

 

Tahra Hembara : Ne pas prendre partie contre le coup d’Etat ? Ah, oui, ce serait être complice. Ceux qui applaudissent aujourd’hui, ce sont eux qui ont toujours applaudi systématiquement. Ils ont applaudi Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Ils ont applaudi Mohamed Khouna Ould Haïdalla. Ils ont applaudi Ely Ould Mohamed Vall. Et récemment Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi.

 

Aujourd’hui, ils applaudissent les généraux. Et demain, ils applaudiront aussi. Ils applaudissent à tout va. Ils applaudissent à chaque fois qu’ils pensent y trouver un intérêt. Je pense que c’est très grave pour la Mauritanie. A la limite, ceux qui applaudissent le font par inadvertance.

 

Ils ne comprennent pas la démocratie. Je peux comprendre qu’ils se trompent mais ils ne se trompent pas puisqu’ils applaudissent pour avoir quelque chose. Moi, j’applaudis pour l’intérêt du pays. Incontestablement, l’intérêt du pays est dans la démocratie.

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce par la faute du peuple mauritanien, qui a toujours accepté les coups d’Etat et accueilli leurs auteurs comme des libérateurs ?

 

Tahra Hembara : Nous sommes responsables. Absolument. Ceci a été toujours facilité justement par ces gens-là, qui ont passé tout leur temps à applaudir. Si, aujourd’hui, on avait dit à tous ces hommes qui ont pris le pouvoir par un coup d’Etat : « vous vous trompez », on n’en serait pas là, aujourd’hui. Les gens sont en train de dire au général Mohamed Ould Abdel Aziz : "S’il vous plaît, présentez-vous." Pourquoi, d’ailleurs, se présenterait-il ? Il a pris le pouvoir. Il est à la Maison Brune.

 

J’ai entendu des gens dire au sujet de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya que s’il ne se présentait pas, il serait traduit devant en justice. Qui dit mieux ? C’est à mourir de rire. Ces gens-là sont en train de dire tout le temps à tous les hommes qui prennent le pouvoir dans ce pays qu’ils sont les meilleurs, que sans eux on n’existe pas. Et, au moindre changement, ils sont les premiers à applaudir le nouveau venu.

 

A la chute de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, je n’ai pas applaudi à tout va. J’étais contente. Je n’ai pas à le critiquer parce qu’il n’est plus là. Eux, ils le critiquent toujours. Ceux-là même qui l’applaudissaient à outrance. Ils font des erreurs, ils prennent le pouvoir par des coups d’Etat, ils confisquent notre démocratie. C’est à nous de leur dire : "Vous vous trompez ! Remettez le pouvoir à sa place et vous êtes les bienvenus ! Vous êtes nos militaires, nous vous respectons !"

 

Il faudrait que nos militaires s’occupent de l’armée. On doit leur donner tout ce qu’il faut pour qu’ils restent dans leurs casernes. Nous sommes 3 millions d’individus. Nous sommes potentiellement riches. Mais, tout est mal exploité. Il y en a qui n’ont rien. Nous avons des enfants qui n’arrivent pas à manger à leur faim, à être scolarisés. Ce n’est pas normal.

Il y a des poignées de gens qui applaudissent à tout va et qui entraînent les populations et ceux qui ont le pouvoir à ne rien voir. Ils les aveuglent par leurs mensonges. Je ne peux pas faire partie de cette cohorte de faux semblants, de faux amis.

 

Le Rénovateur Quotidien : Qu’est-ce qui vous lie à la famille de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi que vous défendez bec et ongles ?

 

Tahra Hembara : Rien. Je ne suis pas liée à la famille de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Je ne la défends pas non plus. Je défends la démocratie. Je trouve que le symbole de la démocratie, c’est Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, qui a été élu démocratiquement.

Je le répète encore : je ne suis pas liée à la famille de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Ce dernier, je l’avais soutenu parce que c’était un candidat en qui j’avais confiance. C’est un homme d’un certain âge, un homme qui n’avait pas d’antécédents dans la politique. Il n’était pas aigri par la politique. Il n’avait de comptes à ne rendre à personne.

 

J’ai cru en lui et je l’ai soutenu. Aucun militaire n’est venu me le demander. On ne m’a pas demandé d’argent. Je me suis investie parce que j’aime mon pays. A tort ou à raison, je pensais – et je le pense toujours – que Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi était le plus crédible, à l’époque, pour gouverner la Mauritanie et inaugurer l’ère de la démocratie.

S’il avait pris une autre orientation que celle pour laquelle je l’avais soutenu, j’aurai attendu la prochaine élection pour le sanctionner. Je me serai mobilisée contre lui pour un autre candidat, capable de diriger le pays. Je n’ai aucun lien avec la famille de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Je ne suis ni avec eux ni contre eux. Je suis pour la démocratie dans ce pays. C’est tout.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous n’arrêtez pas de tirer à boulets rouges sur Mohamed Ould Abdel Aziz. Pourquoi vous gêne-t-il à ce point-là, vous qui êtes artiste ?

 

Tahra Hembara : Je n’ai pas tiré à boulets rouges encore une fois sur Mohamed Ould Abdel Aziz. Je suis contre les gens qui me confisquent la démocratie. Les coups d’Etat, ça suffit ! La Mauritanie a ratifié les accords de Cotonou qui interdisent la prise du pouvoir par la force. Tous nos voisins immédiats sont en plein dans la démocratie. Sans la démocratie, on n’existe pas.

 

On ne peut pas vivre en autarcie par rapport au reste du monde. Nous faisons partie d’un monde. Ce monde-là ne tolère plus les coups d’Etat. Nous sommes dans le 21ème siècle. Nous vivons dans une interdépendance. S’il n’y a pas de démocratie, il n’y a pas de justice. Nous sommes en train de plonger. Ce n’est pas fini, ce n’est qu’un début.

 

C’est pour cela que je suis contre les putschistes et Mohamed Ould Abdel Aziz en est un. Je ne le connais pas personnellement et je n’ai pas à le connaître, d’ailleurs. C’est un général de l’armée mauritanienne. A ce titre, je le respecte. Je ne suis pas contre lui. Je suis contre le fait qu’il vienne confisquer le pouvoir d’un président démocratiquement élu. Je me dresserai contre les gens qui prendraient le pouvoir par la force.

 

Le Rénovateur Quotidien : Pour vous donc, Mohamed Ould Abdel Aziz n’est pas de bonne foi, lorsqu’il déclare qu’il est venu rétablir la démocratie, lutter contre la gabegie… ?

 

Tahra Hembara : Quand ils ont pris le pouvoir, ils n’ont demandé l’avis de personne. Ils ont mis en prison le Président démocratiquement élu. Quand on prend quelque chose par la force, on l’applique par la force. Il n’y a pas de discussion. Où est le dialogue ? Il est clos.

Donc, qu’est-ce que je vais croire ? Aujourd’hui, je n’attends de lui qu’une chose: ne pas écouter les gens qui applaudissent, se rappeler qu’il les a vus applaudir tous les présidents qui l’ont précédé et savoir qu’ils le feront après lui. Il est temps pour lui qu’il réfléchisse et qu’il remette le pouvoir.

 

Il doit rétablir la démocratie et se retirer du pouvoir. Il trouvera son salut. On lui pardonnera. C’est un de nos fils et nous n’avons rien contre lui. Ceux qui l’applaudissent aujourd’hui lui racontent des histoires. Ils ne sont pas honnêtes, ni avec lui, ni avec le peuple mauritanien. Il faut qu’il comprenne tout cela et prenne du recul. Sa place est à l’Etat-major, et non à la Présidence de la République.

 

L’armée est un corps extrêmement important pour le pays. C’est elle qui nous protège, et sans elle on ne peut pas faire la démocratie. Son rôle, c’est de la protéger et non de la confisquer. Notre armée doit être une armée républicaine et non une armée usurpatrice du pouvoir. Cela nous ramène en arrière.

 

Le Rénovateur Quotidien : Que pensez-vous de l’attitude de certains de nos leaders politiques, comme Ahmed Ould Daddah, qui ont cautionné le coup d’Etat du 6 août 2008 ?

 

Tahra Hembara : Je crois qu’Ahmed Ould Daddah s’est malheureusement trompé encore une fois. Il manque de clairvoyance. Un homme comme lui, qui est un grand leader politique, qui s’est battu pour la démocratie depuis de longues années, aurait tellement gagné en s’opposant dès le premier jour contre le coup d’Etat.

 

Aujourd’hui, heureusement, il est en train de rejoindre nos idées. Il a dénoncé la mascarade qui a entouré les Etats Généraux de la Démocratie au Palais des Congrès. Ses députés [ceux du RFD, présidé par Ahmed Ould Daddah, Ndlr] ont boudé récemment une réunion de l’Assemblée Nationale. Ahmed Ould Daddah est en train de comprendre. Je sais qu’il est entouré par des hommes et des femmes intègres qui ne voulaient pas de ça.

 

Il a quand même, et malheureusement, cautionné le coup d’Etat du 6 août 2008. S’il ne l’avait pas fait, peut-être que cela aurait pu changer le cours de l’histoire du pays. Il était trop pressé de devenir Président de la République et ce n’est pas de cette manière qu’il le sera.

 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye

 

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