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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 20:34

SDC10568Rappeur éminemment engagé, Xuman est aussi un chroniqueur de la société sénégalaise. Son verve déroutant a fait de lui un des rappeurs les plus célèbres au Sénégal.

 

Pour l’édition de la fête de la musique 2009 organisée au Centre Culturel Français de Nouakchott, il a été la grande tête d’affiche.

 

Dans l’interview suivante, il répond à plusieurs questions dont celles relatives à sa perception du Rap mauritanien, du rôle que les rappeurs sénégalais ont joué dans la conscientisation des populations de leurs problèmes…

 

Le Rénovateur Quotidien : Quel est votre aperçu sur le Rap mauritanien ?

 

Xuman : Je me rends compte qu’il y’a de plus en plus de rappeurs mauritaniens qui font des textes engagés politiquement et socialement. C’est très encourageant. Cela veut dire que le Rap mauritanien a réussi à jouer le rôle que nous avons essayé d’implanter au Sénégal. Au début, on rappait pour amuser les gens. Avec le temps, nous nous sommes dit qu’il fallait qu’on éduque les gens, qu’on leur parle de leurs problèmes.

 

On a essayé d’utiliser le langage qu’ils comprennent. On a essayé de jouer le rôle d’intermédiaire entre le peuple et ceux qui gouvernent. Je vois qu’en Mauritanie, les rappeurs ont réussi à faire cette jonction, à permettre au public et aux populations de trouver une voie qui puisse leur permettre de s’adresser aux décideurs.

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous revenir sur la genèse de votre parcours musical ?

 

Xuman : J’ai commencé à rapper à partir des années 90. Juste après les élections présidentielles de 1988, les évènements entre la Mauritanie et le Sénégal. En 1993, à l’approche des élections présidentielles, on se sentait investi d’une mission à savoir dire aux gens d’éviter de reproduire ce qui s’était passé en 1988. On leur disait : "Allez-y voter et attention aux politiciens qui vous promettent des choses qu’ils ne peuvent pas tenir !".

 

C’est à ce moment que mon engagement a réellement commencé. Au tout début, on rappait plus en français qu’en Wolof. Déjà, en 1993, on commençait à parler des problèmes de la jeunesse, des rescapés de l’année blanche de l’année 1988. En 1988, il y’a eu au Sénégal, énormément de jeunes qui sont devenus des chômeurs.

 

Il y a eu ce qu’on appelait la "jeunesse malsaine", une idée créée par Abdou Diouf. A l’approche de chaque élection, on disait sans relâche aux jeunes : "Réveillez-vous ! Essayez d’être beaucoup plus conscients et engagés politiquement !". Aujourd’hui, de nombreux jeunes disent qu’ils ne font pas de la politique. Ils oublient souvent que celui qui ne fait pas de la politique, la politique s’occupe de lui. En 2000, on était à l’apogée de cette lutte-là. Il y’a eu l’alternance. On a dit à nouveau aux jeunes d’aller voter massivement.

 

On a créé une nouvelle conscience au Sénégal avec le Hip Hop. C’est à partir de 1993 que cette conscience politique a été vraiment enclenchée. Elle est née et n’arrête pas de grandir.

 

Le Rénovateur Quotidien : Lorsque vous dites que le Hip Hop a créé une nouvelle conscience politique au Sénégal, n’êtes-vous pas en train d’établir une certaine mystification au sujet de votre statut ?

 

Xuman : On n’est pas en train de mystifier les populations. C’est un constat. Le Rap existe au Sénégal depuis 20 ans. Le Hip Hop a commencé avec le break dance dans les années 84-85. Ensuite, il y’a eu le Rap vers la fin des années 80. Au début des années 90, le Sénégal a commencé à connaitre un grand succès dans le Rap avec des tubes de Positive Black Soul (PBS), de Daara-J, de Pee-Froiss…

 

Aujourd’hui, les jeunes s’intéressent peu aux informations. Même s’ils les écoutent, ça ne leur parle pas. Les jeunes ne lisent pas la presse. Ils ne regardent pas non plus les JT. S’il y’a beaucoup de jeunes qui ont eu une conscience politique, c’est grâce au Hip Hop. Le Hip Hop a réussi à les fédérer et à leur parler le langage qu’ils comprennent. C’est la raison pour laquelle je dis que le Hip Hop a contribué à créer une conscience politique au Sénégal. Ce n’est pas une prétention de dire que c’est nous qui l’avons fait.

 

Il y’a eu certes l’impact des radios privées. Mais, aussi, il y’avait des textes engagés politiquement et qui tournaient en boucle au niveau des radios privées. Quand il y’avait un concert, la phrase qui revenait tout le temps, c’était : "Allez voter ! Il faut qu’on fasse descendre ce régime-là (Parti Socialiste, Ndlr)".

 

Léopold Sédar Senghor disait en 2000 que Dakar sera comme Paris. Il faut qu’on fasse à ce que cette réalité soit vraie. Abdou Diouf disait lui qu’il allait créer 20.000 emplois. Il a créé 20.000 chômeurs qui équivalent à 20.000 rappeurs. Donc, ceux-ci peuvent bien changer les choses. Voilà comment on a créé cette conscience. Volontairement ou pas, elle est née à partir de cela.

 

Le Rénovateur Quotidien : Aujourd’hui, au vu de la situation très difficile que vivent les sénégalais, peut-on dire que vous avez échoué dans votre mission pour la disparition des problèmes au Sénégal ?

 

Xuman : On n’a pas échoué. On n’a pas dit qu’on a réglé les problèmes. On a créé une conscience certes. Mais, il y’a plein de jeunes issus du mouvement Hip Hop qui ont rejoint certains partis politiques ou le pouvoir. A un moment donné, le pouvoir écoutait beaucoup plus les rappeurs que les politiciens. Quand les rappeurs s’expriment, c’est la masse qui s’exprime.

 

Les problèmes continueront toujours. A moins qu’un jour, un rappeur ne devienne Président de la République. Même s’il y’en a un, les problèmes continueront toujours à exister. Ce qui se passe, c’est qu’on a réussi une chose. Dans le mouvement du Hip Hop, il y’a des intellectuels, des gens qui sont allés à l’université qui ont leur diplôme, qui ont acquis une certaine connaissance…

 

Nous, nous ne pouvons pas régler les problèmes. Récemment, à Pikine, dans la banlieue dakaroise, le Président Wade avait lancé un projet qui consiste à créer des emplois. C’est dans la banlieue qu’il y’a plus de problèmes et de rappeurs. Si je mets les pieds dans l’eau et que je prends le micro, je ne vais pas dire que le ciel est bleu ou qu’il y’a de belles voitures. Je parlerai de mes problèmes. Tout ceci fait en sorte que le Rap devienne le relais entre les populations et les pouvoirs publics.

 

On utilise parfois les rappeurs dans les campagnes de sensibilisation contre le Sida, le paludisme…Le Rap joue un rôle que même la musique M’Balax qui est la musique la plus diffusée au Sénégal n’a pas réussi à atteindre. Les problèmes continueront d’exister quoiqu’il advienne. Au moins, on a la fierté de dire qu’on a aidé une partie de la population à prendre parfois conscience de ses problèmes.

 

Propos recueillis

Babacar Baye Ndiaye

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Published by ducdejoal - dans Musique
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